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26 mars 2016 6 26 /03 /mars /2016 23:05

En guise de souhait pour le fête de Pâques, en ces temps violents et troublés, un poème de Jean Mambrino, confrère jésuite, dont j'aime beaucoup l'écriture...

Malgré le mal hideux, l'élévation des cimes.

Les rires des torrents, les sapins crêtés d'or.

Le chevreuil de profil flairant l'air de l'aurore.

La neige qui baise l'azur du ciel azyme.

 

La rose toute émue de l'odeur de la nuit.

L'arbre dont le feuillage est né de la lumière.

Les épousailles de la lune avec la mer.

Le temps perdu d'où sort la verdeur d'aujourd'hui.

 

Les enfants innocents dans les bras d'Élohim.

Le meurtri que materne un bon samaritain.

L'agonisant guidé vers le premier Jardin.

Malgré le mal hideux, la Tendresse unanime.

Jean Mambrino, Les Ténèbres de l'espérance, éditions Arfuyen, 2007.

Malgré le mal hideux...
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25 décembre 2015 5 25 /12 /décembre /2015 21:47
Joyeux Noël
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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 14:35

Nouvel extrait du livre de W.H. Hudson : "Au loin, jadis". Où il est question de paysages à jamais disparus...

En ces lieux gîtait aussi la splendide échasse blanche et noire et plusieurs autres espèces trop nombreuses pour être énumérées. Mais mon plus grand bonheur était d'y découvrir les oiseaux que je préférais à tous les autres, oiseaux de l'espèce des troupiales des marais, de la même taille et au même uniforme pourpre foncé que le vacher commun, mais coiffés d'un chaperon de plumes marron. J'aimais ces oiseaux à cause de leur chanson trillée dont les premières notes étaient si délicates et tendres. Au printemps et à l'automne, ils venaient parfois sur notre plantation et s'installaient par centaines pour chanter dans nos arbres.

Une beauté disparue

Ce fut tout près de l'eau que je découvris l'endroit où ils nichaient. Quatre ou cinq cents d'entre eux avaient là leurs nids rapprochés, et tous ces nids garnis de leurs oeufs, les plantes qui les soutenaient et les oiseaux pourpres voletant inquiets autour de moi formaient un tableau d'une beauté qui m'enchanta.

 

Ces nids se groupaient sur une bande de terre basse et marécageuse couverte d'une plante semi-aquatique appelée durasmillo. Le durasmillo ne possède qu'une seule tige blanche et d'apparence fibreuse, haute de soixante à nonante centimètres et à peine plus épaisse que le doigt d'un homme, courronnée de grandes et souples feuilles lancéolées qui la font ressembler à un palmier miniature ou plutôt à un ailante au tronc mince et parfaitement blanc.
 

Une beauté disparue

Le fleurs solanées sont pourpres et les fruits, par bouquets de trois à cinq ou six, gros comme des cerises, d'un noir de jais. Dans ces forêts de palmes minuscules, les nids s'attachent à deux ou trois tiges rapprochées, longs nids profonds, habilement entrelacés de feuilles de roseaux sèches ; les oeufs sont blancs ou d'un bleu de lait écrémé, tachetés de noir au bout le plus large.

 

Ce marais enchanteur, avec sa forêt de gracieux arbres lilliputiens, où les troupiales, très sociables, chantaient en tissant leurs nids et élevaient leurs petits ensemble, ce marais est maintenant, j'imagine, un immense champ de blé, de luzerne ou de lin, et les gens qui y vivent et y travaillent ne savent rien de ses premeirs et ravissants habitants. Ils n'ont jamais vu les troupiales au plumage pourpré, à la toque marron et à la délicate chanson trillée. Ils n'ont même jamais entendu parlé d'eux.

 

Et lorsque je me remémore ces scènes évanouies, les étangs de roseaux et de fleurs, vivants de leur multitude diverse d'oiseaux farouches, le nuage d'ailes étincelantes, l'animation des cris sauvages, la joie indicible que j'éprouvais ces premières années, je suis heureux de penser que je ne retournerai jamais là-bas, que je finirai ma vie à des milliers de miles de ce pays, enretenant jusqu'au bout, dans mon coeur, l'image d'une beauté qui a disparu de la terre.

W.H. Hudson, Au loin, jadis, pp. 294-295.

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18 novembre 2015 3 18 /11 /novembre /2015 10:20

Nouveau livre de W.H. Hudson, et nouvelle série d'extraits. Il s'agit cette fois d'une évocation de son enfance dans son Angleterre natale. Un texte sensible et pittoresque au sens noble du terme, qui donne à voir un temps, une époque, des lieux et une nature révolus. A lire au coin du feu !

 

Dans l'extrait ci-dessous, il raconte l'expérience primordiale qui lui fit prendre conscience qu'il y avait une autre manière de considérer la nature et les animaux que comme un terrain de jeu où tuer est la seule finalité qui peut nous mettre en relation avec eux. J'ai repensé à mon expérience africaine et à l'absence totale de merci pour tout serpent rencontré. Tuer n'y est même pas une question, c'est un devoir...

Une fois que j'eus assez de force et de courage, je commençai naturellement à prendre une part active dans la persécution des serpents, car n'étais-je pas aussi de la graine d'Eve ? Je ne peux pas dire à quel moment mon sentiment envers notre lamentable ennemi se mit à changer, mais un incident dont je fus témoin à cette époque - j'avais environ huit ans - eut, je crois, une grande influence sur moi. Il me fit réfléchir en tout cas sur un sujet qui jusque là ne m'avait pas semblé valoir la peine d'une pensée. 

Il vaut mieux épargner que tuer
J'étais dans le verger, suivant unn groupe de grandes personnes, lorsque, soudain, celles qui marchaient devant poussèrent des cris et avec des gestes de terreur battirent promptement en retraite ; elles avaient aperçu un serpent dans le sentier et presque marché dessus. Un des hommes, le premier à trouver un bâton, ou peut-être le plus courageux, se précipita et, au moment où il s'apprêtait à asséner un coup mortel sur le reptile, une des dames lui saisit le bras et arrêta son geste. Puis, se baissant vivement, elle prit l'animal entre ses mains et, s'éloignant de quelques pas, le lâcha dans l'herbe longue et verte, verte comme les écailles étincelantes et aussi fraîche au toucher.
 
Malgré le nombre des années écoulées, l'incident m'est aussi présent à l'esprit que s'il avait eu lieu hier. Je vois cette femme revenant vers nous parmi les arbres du verger, toute joyeuse d'avoir sauvé le serpent d'une mort certaine, et son retour accueilli par de bruyantes expressions d'horreur et de stupéfaction auxquelles  elle ne répondit que par un petit rire et la question : "Pourquoi le tuer ?"
 
Qu'est-ce donc qui la rendait si contente, si innocemment contente, me sembla-t-il, comme si elle avait accompli un acte méritoire et non répréhensible? Mon jeune esprit restait troublé par cette énigme qui demeura sans réponse. Quoi qu'il en soit, je crois que cet incident porta ses fruits et m'appris à considérer qu'il vaut sans doute mieux épargner que tuer, que c'est plus salutaire non seulement à l'animal épargné mais aussi à notre âme.
W.H. Hudson, Au loin, jadis..., éditions La Table Ronde, 2015, pp. 236-237
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12 novembre 2015 4 12 /11 /novembre /2015 13:13

A ma connaissance, le livre "Hamish's Mountain Walk" de Hamish M. Brown n'a pas été traduit en français. Écrit en 1978, il raconte l'expédition de l'auteur parcourant l’Écosse en escaladant l'intégralité des Munros, c-à-d, des sommets de plus de 3000 pieds (environ 914m), en une seule expédition et entièrement à pieds. Le compte mis-à-jour des Munros est aujourd'hui de 272, mais en 1974, année du périple de Brown, il en comptait 279. En parcourant le Cape Wrath Trail cet été, j'ai découvert la beauté et la sauvagerie du Nord-Ouest de l'Ecosse, ce qui m'a fait rechercher les livres disponibles sur cette région. J'ai ainsi découvert cet ouvrage en anglais, la littérature française étant à peu près inexistante sur ce sujet, en dehors des guides touristiques.

 

Pour autant que je puisse en juger, le style de l'auteur est assez peu poétique et plutôt factuel, mais je ne résiste pas au plaisir de vous traduire l'un ou l'autre passage, entre le Nature Writing et les considérations sur la randonnée au long cours.

 

N'étant qu'assez moyen en anglais, ne m'en veuillez pas si la traduction laisse à désirer...

Comme la météo avait l'air de se maintenir, je démarrai tôt pour profiter de la fraîcheur des premières heures du jour. J'avais devant moi l'entièreté de la journée et aucun demi-tour n'était plus possible, ce qui me donnait une grande liberté. Je pouvais me presser ou traînailler en fonction de ma forme physique. Pour cette première journée à trimballer péniblement mon sac, j'estimais ma progression à environ 1,5 kilomètres par heure. Mais mon véritable ennemi se révéla être le soleil qui m'assomma physiquement. A la fin de la journée, il fut saisissant de constater à quel point mon rythme de marche s'accéléra - en montée - simplement parce qu'il y avait à nouveau de l'ombre. J'étais relativement triste de quitter mon "nid au milieu des étoiles" (Ab 1, 4) mais l'un des résultats de ma randonnée fut un goût renouvelé pour le camping, y compris pendant les week-ends. L'effort en valait la chandelle. Impossible de connaître vraiment une montagne tant qu'on n'y a pas passé la nuit.

p. 40

Connaître une montagne

Je pris un agréable déjeuner au Cairndow Inn, dans une ambiance feutrée et comfortable. John Keats et son ami Charles Brown y passèrent en 1818. Le poète avait 23 ans et il ne lui restait plus que trois ans à vivre. Pourtant, il accomplit une randonnée de plus de 1000 kilomètres en 42 jours, depuis Lancaster jusque Inverness en passant par la région de Burns, le Loch Lomond, Inveraray, Mull, Iona, Ben Nevis et le Loch Ness. Lorqu'ils arrivèrent là où je me trouvais, ils avaient déjà parcouru 24 km avant le petit-déjeuner, en espérant s'arrêter pour se restaurer dans une auberge appelée "Dormir et rendre grâce". Ils ne découvrirent que le sommet d'un col, l'auberge étant 8 kilomètres plus loin ! Gravir le Ben Nevis était déjà un petit exploit à l'époque. On peut deviner le temps qu'ils affrontérent aux lignes que Keats écrivit à ce sujet : "Je grimperai à travers les nuées et j'existerai."

p. 83.

Le soleil était encore intense à l'Occident. Le cone du mont Laoigh scindait ses rayons en deux nappes de lumière soyeuse. La pente s'atténua et la vallée de Glen Falloch disparut ; à sa place, vers l'avant, les sommets du lendemain dessinaient une vallée circulaire dans le soir. Je plantai ma tente rapidement à l'emplacement d'une ancienne hutte : un rectangle gris dans la couverture brune des bruyères. Un vol d'une centaine d'oies sauvages traversa le ciel orangé, toutes tendues vers le Grand Nord et ses solitudes. Le lendemain, elles survoleraient le Ben Hope. Dans la dernière clarté du jour, je cousis les plumes du pic du Ben Lomond à mon chapeau.

 

La tombée du jour fut un spectacle grandiose. J'étais maintenant en pleine forme et vraiment heureux. Jamais, depuis mon enfance, je n'avais autant goûté au printemps. La magie du soleil m'absorba presque tout entier. Il ne brûlait plus. La joie parfaite réside peut-être dans le fait d'être ainsi, ouvert à l'infini. Il est si rare de connaître cette joie aujourd'hui. Le simple fait d'ouvrir ses yeux, ses oreilles, la première chose que l'on fasse au réveil, devenait vital. Le bruit familier de l'eau, le gloussement erratique de la grouse. L'homme est si souvent un étranger dans son propre pays.

 

Etonnamment, les notes que je lus ce matin-là, écrites par le révérend William Still d'Aberdeen, reprenait le même thème : "l'aliénation est théologique, entre Dieu et l'homme, sociologique, entre l'homme et ses semblables, psychologique, entre l'homme et lui-même, et écologique, entre l'homme et la nature... Le premier penseur occidental à parler d'aliénation ne fut ni Rousseau, ni Hegel. Ce fut Augustin, et ensuite Calvin qui utilisa ce concept pour souligner que la question du péché et du mal n'était pas seulement théologique, mais aussi rationnelle - une rupture de la relation avec Dieu impliquant une rupture dans toutes les autres relations. " Dieu choisit si souvent de parler depuis les sommets des montagnes. Mais il ne criera jamais.

 

Quand je sortis ma tête hors de la tente, ce fut pour voir la vallée blanchie par le givre. Le jour explosait sur le mont Chabhair et je partis vers sept heures, en pleine clarté. Lochan Chabhair était rougeâtre et sur l'arête rocheuse en surplomb, un autre loch bleu turquoise reflétait le ciel clair. Beinn Chabhair, le pic des ramures de cerf, était un amas de petits escarpements et de petites bosses, tout entier recouvert du pourpre des saxifrages en fleurs. Depuis le sommet, je regardais vers l'Est : le seul territoire que je n'avais pas encore exploré, tout le reste ayant déjà été parcouru - une pensée finalement assez intimidante. 

p. 92-93.

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5 novembre 2015 4 05 /11 /novembre /2015 12:22

Dernier extrait du livre de W.H. Hudson, "Conseils aux chasseurs de vipères".

Où il est question du spectacle étonnant que nous offre parfois la nature. Un appel à sortir de chez soi et à contempler...

Un autre jour, je me glissai dans le bois de pins, sur les collines sableuses près de la mer. Au coeur du bois, je parvins à une combe profondément creusée dans le sable et je m'assis là, au bord du bassin, au milieu des longues herbes grises, entouré par les troncs rouges sombre des pins. Il régnait un calme merveilleux dans cette retraite cachée au fond du bois. Après être resté assis une demi-heure, l'oeil et l'oreille à l'affut, il me vint à l'esprit que je pourrais rester là une demi-journée sans voir la moindre créature vivante ni entendre le plus faible bruit de vie.
Cependant, une autre minute ne s'était pas écoulée que flamba quelque chose comme un éclair roux : un bel écureuil pourvu d'une queue exceptionnellement touffue. Glissant rapidement le long d'un tronc, il se mit à bondir, à faire des pirouettes et à filer d'un trait ici et là sur le sol de la combe, à moins de vingt mètres de moi. Je restai assis sans bouger, et il ne me vit pas ou ne prit pas garde à ma présence : à la façon du rossignol solitaire qui ne demande pas de témoin de son chant, il était seul dans le bois et, de toute son âme, jouait son jeu à la folie, arquant le dos comme une belette, puis se détendant de toute sa longueur pour entamer une folle sarabande, d'un mouvement ondulant, une vague après l'autre le long du dos et de la queue, ce qui lui donnait l'apparence d'un serpent.
Arrivant sur une épaisse litière d'aiguilles de pins, il s'arrêta net et s'aplatit sur le sol comme une dépouille d'écureuil, les quatre pattes griffues visibles aux quatre coins. Après avoir tiré tout le plaisir possible de la sensation de se frotter le ventre contre les aiguilles, il bondit pour continuer à jouer, mais aperçu soudain un gros agaric, d'un blanc jaunâtre, à quelques pas. Se précipitant sur lui, il l'arracha violemment en prenant le pied dans ses mains griffues et se mit à le dévorer comme s'il mourait de faim, mordant à pleines dents et faisant travailler ses mâchoires comme un hache-paille.
Assis sur ses pattes arrière pour s'attaquer au champignon, il avait l'air d'un étrange petit homme rouge en train de dévorer une tartine ronde de pain et de beurre deux fois aussi grosse que lui. Soudain, après quelques bouchées, il lança l'agaric par terre, comme s'il en trouvait le goût détestable ; il quitta la combe en quelques bonds et disparut au milieu des arbres.
Du délice que nous avons trouvé dans la nature
Avec de telles choses à voir, la simple pensée d'avoir à travailler me donnait une sensation de lassitude et de nausée. M'asseoir devant une pile de vieux cahiers de notes, certains datant de plus d'un an, pour choisir, patiemment et laborieusement parmi des centaines, deux ou trois observations dignes d'être rapportées, me semblait un fardeau intolérable, qui ne valait pas la peine de brûler une chandelle. Même la vue d'un rougequeue noir et les ébats d'un fantastique écureuil me semblaient cent fois plus intéressants que tout ce que j'avais vu l'an dernier. Revenir en arrière était quitter la vie, le souffle, les palpitations de la nature pour tripoter des monceaux de vieilles photographies jaunies et rêvasser sur des souvenirs poussiéreux. Pourquoi revenir en arrière ? Pourquoi, en effet ! Ah ! Qu'il est facile de poser la question. On la pose très souvent et il n'y a que la bonne vieille réponse : à cause de l'éternel désir en nous, qui a même dû ronger le coeur de l'homme des cavernes, de révéler, de témoigner, de faire connaître le nouveau royaume enchanté que nous venons de découvrir, de tenter de transmettre aux autres quelque chose de l'étonnement et du délice que nous avons trouvé dans la nature. 
W.H. Hudson, Conseils aux chasseurs de vipères, pp. 57-59.
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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 15:12

Deuxième extrait du livre de W.H. Hudson "Conseils aux chasseurs de vipères".

 

Quand on observe les animaux, il faut toujours se garder de tout anthropomorphisme et se méfier de notre tendance naturelle à projeter sur eux nos propres sentiments et nos propres interprétations humaines. Un oiseau chante-t-il parce qu'il est heureux ou pour marquer son territoire ? Le scientifique prudent se gardera bien d'évoquer la première possibilité. Comment pourrait-il le savoir d'ailleurs ?

 

Pourtant, quand on observe de près les animaux, on ne peut s'empêcher de penser qu'ils ont, eux aussi, un caractère, une manière d'être, des habitudes, qui ne peuvent se résumer à la supposée fonctionnalité utilitaire de leur comportement. Pourquoi un oiseau ne pourrait-il pas aussi chanter de jubilation, après tout. Pas plus tard qu'hier, en observant des mouettes jouer et se disputer après la nourriture que leur lançait un passant, il m'était difficile de ne pas penser qu'elles s'amusaient beaucoup. En particulier lorsque j'en vis une lâcher le morceau de pain qu'elle tenait en son bec, le laisser tomber et le ressaisir prestement, juste avant qu'il ne touche la surface de l'eau, alors même qu'aucun autre volatile ne la poursuivait pour lui voler sa pitance.

 

C'est une réflexion de ce genre que nous livre ici à sa manière W.H. Hudson :

Un soir de novembre, en sortant du bois, je me postai à l'abri d'un fossé frangé de carex et de phragmites jaunes, avec, devant moi, toute la verte étendue du marais. Le bois regorgeait de faisans qui, durant la journée, allaient chercher leur nourriture dans les marais ou dans les champs. Je les voyais arriver, courant ou volant, faisant du tapage dans le bois quand ils se posaient sur leur perchoir en caquetant ou coquerinant. Ils se calmèrent bientôt et je pensai qu'ils étaient tous couchés ; mais, balayantl'étendue verte à la jumelle, je découvris, à environ deux cents mètres de l'endroit où je me trouvais, au bord d'un fossé et d'une clôture en fil métallique près desquels poussaient quelques ronces, un coq faisan qui semblait avoir du plomb dans l'aile. Il avait l'air mal en point, ayant peut-être écopé d'un plomb perdu, ou souffrant d'une maladie naturelle. Je l'observai pendant vingt ou vingt-cinq minutes, mais il ne fit pas le moindre mouvement.
Puis, un merle sortit comme une fusée du bois et, passant au-dessus de ma tête, vola droit devant lui vers le marais. Le suivant à la jumelle, je le vis se percher sur le buisson près duquel se tenait le faisan.   Celui-ci leva instantanément la tête, le merle vint se poser près de lui, et les deux oiseaux se mirent en quète de nourriture, faisan marchant d'un pas tranquille dans l'herbe, picorant à mesure, le merle sautillant rapidement , ici et là, avec de petites courses en avant ponctuées de retour vers son compagnon. Bientôt, le croasssement soudain d'une corneille noire volant vers le bois effraya le merle, qui fila dans le buisson où il resta perché environ une minute. L'autre ne fut pas effrayé, mais cessa aussitôt de picorer et demeura immobile, attendant patiemment le retour de son compagnon pour reprendre sa quête. Découvrant un met à son goût, le faisan resta quelques minutes au même endroit, picorant rapidement, tandis que l'autre courait dans tous les sens à la recherche de vers. Il finit par en trouver un, le fit sortir de terre et s'afaira un moment dessus, puis revint vers le faisan.
Photo © Gilbert Schaffhauser

Photo © Gilbert Schaffhauser

Le temps que dura ce manège, je ne pus, sur toute l'étndue du marécage, détecter la présence d'aucun autre oiseau du bois, pas même d'une grive, qui est le mange tard par excellence. Tous étaient couchés et il était impossible de ne pas croire que ces deux-là étaient amis, qu'ils avaient l'habitude de se rencontrer à cet endroit pour chercher leur nourriture ensemble, et que, lorsque j'avais découvert le faisan dans cette attitude apathique,après le départ de ses congénères, il attendait son petit compagnon noir et n'aurait pour rien au monde dîné sans lui.
Il faisait sombre lorsque le merle se décida enfin à regagner le bois. Aussitôt, le faisan, tête levée, se mit à marcher dans la même direction, puis à courir et, décollant bientôt, vola droit vers les pins.
Mon expérience est que l'amitié entre deux oiseaux, si l'on peut employer ce terme pour désigner ce genre de compagnonage, est beaucoup plus commune qu'on ne le croit, bien que les gardes-chasses ne veuillent pas en entendre parler. Il n'y a rien d'étonnant à cela : ils ont l'esprit jumelé au canon de leur fusil. L'un d'eux, pourtant, à qui je racontais cette histoire qu'il avait envie d'accueillir d'un haussement d'épaules, me dit avoir observé, pendant deux ou trois mois, l'année précédente, le comportement d'un gravelot et d'un chevalier. Il était impossible de ne pas voir, dit-il, combien ils étaient intimes, car ils ne se quittaient pas, même lorsqu'ils cherchaient leur nourriture avec d'autres oiseaux du litoral. C'est une chose que l'on remarque parfois, quand il y a une association entre deux oiseaux d'espèces différentes, mais il est probable qu'elle est beaucoup plus commune chez ceux de la même espèce et que, chez les espèces grégaires ou à l'instinct social développé, les oiseaux qui ne sont pas accouplés ont un copain dans la bande.
W.H. Hudson, Conseils aux chasseurs de vipères, Klincksieck, 2015, pp. 39-43

Merci au photographe Gilbert Schaffhauser qui m'a autorisé à utiliser la photo reproduite sur cette page qui convient si bien à l'extrait du livre de W.H. Hudson. Par ici pour visiter son site : http://gilbert68.e-monsite.com/

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26 octobre 2015 1 26 /10 /octobre /2015 17:01

Voici un premier extrait d'un petit livre du naturaliste anglais W.H. Hudson paru aux éditions Klincksieck : "Conseils aux chasseurs de vipères". W.H. Hudson est surtout connu pour ses récits naturalistes concernant l'Amérique du Sud, "Un flâneur en Patagonie" et "Sous le vent de la pampa" qui ne m'avaient pas laissé de souvenirs impérissables. Celui-ci, au contraire, m'a séduit par la simplicité et la clarté de son style ainsi que par la profondeur de certaines des réflexions qu'on y trouve. En voici un premier extrait...

M'abstenir de tuer a fait de moi un meilleur observateur et un être plus heureux, à cause du sentiment nouveau et différent que j'éprouvais envers la vie animale. Qu'était ce nouveau sentiment - et en quoi différait-il de celui que j'éprouvais quand j'étais chasseur et collectionneur, étant entendu que, depuis l'enfance, j'avais toujours eu le même intérêt passionné pour la vie sauvage ?
La puissance, la beauté et la grâce de la créature sauvage son accord parfait avec la nature, la correspondance exquise entre l'organisme, la forme, les facultés, l'environnement, avec la plasticité et l'intelligence adaptative de la machine vivante, chaque jour, à chaque heure, à chaque instant,pour faire face à tous les changements et à toutes les contingences, et ainsi, au milieu des mutations perpétuelles et des conflits avec les forces hostiles et destructrices, de perpétuer une forme, un type, une espèce pendant des milliers et des millions d'années ! Tout cela était toujours présent à mon esprit, mais ce n'était qu'un élément mineur du sentiment que j'éprouvais.
Le principal était la merveille et l'éternel mystère de la vie elle-même. Cette énergie formatrice, instructive, cette flamme qui brûle et brille à travers chaque être, qui perdure, meurt en en allumant une autre, et, bien que mourante, se perpétue à jamais. L'idée, également, que cette flamme de vie était une et que, dans toutes ces formes organiques, elle m'était apparentée, quelque différente qu'elle fût de la forme humaine. Non, le fait même que les formes étaient inhumaines ne servait qu'à en rehausser l'intérêt : le chevreuil, le léopard et le cheval sauvage, l'hirondelle fendant l'air, le papillon jouant avec une fleur, la libellule rêvant sur la rivière, la baleine monstre, le poisson d'argent et l'argonaute aux voiles rose et pourpre se gonflant au vent.
W.H. Hudson, Conseils aux chasseurs de vipère, Klincksieck 2015, pp. 21-22.
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29 juillet 2015 3 29 /07 /juillet /2015 18:45

Voici un premier extrait en deux parties du livre de Kathleen Jamie, "Dans l’œil du faucon", aux éditions Hoëbeke. Où il est question d'un oiseau discret et peu spectaculaire : le râle des genêts. Un oiseau dont on se demanderait encore s'il est présent en Belgique sans la contribution inattendue des faucons pèlerins de la cathédrale de Bruxelles.

Lorsque le [peintre anglais] Constable rangea son chevalet, à la fin de cette journée d'été, ce qu'il aurait entendu en rentrant chez lui à travers champs - ce que nous entendrions nous-mêmes, d'ailleurs, si nous pouvions pénétrer dans sa toile -, c'est le cri du râle des genêts. Il s'agit d'un oiseau brun, de la famille des rallidés, qui ne fait même pas vingt-cinq centimètres de haut et qui préfère rester invisible au milieu des hautes herbes humides. Son cri un peu rauque - qu'on ne saurait vraiment appeler chant  - consiste en deux notes liées, comme une sonnerie de téléphone britannique. Son nom latin, Crex crex, est une parfait onomatopée. Car c'est le bruit qu'il fait entendre, crex-crex.

 

Peut-être qu'en rentrant chez lui sans se presser, Constable s'amusait à essayer de localiser le bruit dans les herbes. Ou peut-être n'y songeait-il même pas, tant le râle des genêts était répandu. "Entendu dans toutes les vallées", pour reprendre le vers de John Clare. Dans les vallées du Northamptonshire, dans la nouvelle ville d'Edimbourg, dans l'Ayrshire de Robert Burns. On a noté sa présence dans tous les comtés du royaume, de la Cornouailles aux îles Shetland. Au cours du siècle dernier, cependant, il  été entièrement exterminé sur le continent et si vous voulez entendre ou même voir ce furtif petit oiseau des prés, il faudra prendre le bateau jusqu'aux Hébrides.

p. 114.

 

 

Le râle des genêts ne figure jamais sur les cartes de voeux et ils ne chantent pas non plus après la pluie. Leurs migrations n'ont pas du tout l'aura romantique de celles des hirondelles, bien qu'ils couvrent la même distance. Ils arrivent au printemps, mais nous avons oublié qu'ils nous l'annoncent. Ils rôdent hors de vue parmi les herbes, comme des coupables, et ne nous encouragent donc guère à lever les yeux au ciel. Ils ne nous suggèrent aucune métaphore sur le chapitre de la fidélité amoureuse, ou du dévouement maternel ; ils ne sont rien d'autre que des oiseaux bruns de taille moyenne. Néanmoins, je me sens volée - privée d'un des sons de l'été que tous nos ancêtres ont dû connaître, cet agaçant petit crex-crex. Pourquoi les préserver, sinon parce que c'est notre devoir moral envers les autres formes de vie de la planête ?S'il n'y a plus de "râle criard", plus de "bruyant habitant des roseaux", cela révèle que quelque chose cloche dans l'écosystème global dont nous dépendons tous, en dernier ressort, de diverses façons mystérieuses qui restent encore à découvrir.

 

Voilà ce que vous diront les écologistes et les scientifiques. Seulement, il y a des choses qui ne sont pas bonnes à dire - en tout cas par les scientifiques. Une autre personne arrive à proximité du banc, ce n'est pas une vieille dame, mais un homme d'une petite quarantaine d'année, un vacancier. Nous nous mettons à bavarder - à l'évidence, il en connait long sur les oiseaux. Il a ses jeunes enfants avec lui, dans l'île de Coll, et il a profité de ce qu'ils étaient à la plage pour s'éclipser pendant une heure, dans l'espoir de repérer un râle des genets. J'ai donc devant moi cet anglais qui a fait des études universitaires et exerce une profession libérale, ce père de famille, équipé d'une cagoule et d'une paire d'excellentes jumelles.

 

"Je peux vous demander pourquoi ils vous plaisent ? Je parle des râles des genêts, bien sûr.

- Eh bien, ils sont... ils sont des espèces de petits dieux des champs, vous ne trouvez pas ?"

 

Là, pour un peu, j'aurais sauté de joie. Les râles des genêts sont rares, certes, mais l'animisme l'est encore plus. Des gens capables de s'éclaircir la gorge et de vous parler de biodiversité, on en trouve à la pelle, mais ce n'est pas avec "les râles des genêts... petis dieux des champs" que vous risquez de voir vos propos publiés dans les revues d'ornithologie. Et pourtant, c'est ainsi que je me les représente désormais : debout, le bec ouvert, comme des statues votives cachées dans les herbes. 

 

Quand je passe en vitesse remercier Sarah avant de me diriger vers le ferry, je la trouve dans son habituelle tenue de travail, veste Barbour et bottes de caoutchouc, en route pour aller remplacer la pile d'une clôture électrique. Un fermier, à l'autre bout de l'île, vient de lui téléphoner pour signaler la présence de râles des genêts sur ses terres, ce qui porte son total de mâle en rut à septante-cinq ; le record de l'année précédente est battu et Sarah est contente - mêm si leur avenir n'est, pour paraphraser John Clare, qu'une "espéce de doute vivant".

 

A Arinagour, où accoste le ferry, il y a quelques cottages blancs, un magasin, un hôtel. Il y a aussi un atelier de potier, où l'on peut acheter en souvenir des râles des genêts en céramique à remporter chez soi. On parle de réintroduire les râles des genêts en Angleterrre, donc peut-être cet oiseau pourra-t-il un jour émettre à nouveau ses crex-crex dans la vallée de Dedham, chère à Constable. En attendant, le continent est un lieu auquel il manque quelque chose: mille six cents kilomètres de campagne sans le moindre petit dieu des champs.

Kathleen Jamie, Dans l'oeil du faucon, Hoëbeke, 2015, pp. 129-131.

 

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23 juin 2015 2 23 /06 /juin /2015 12:48

J'en oublierais presque les oiseaux croisés au fil de l'eau. Peut-être parce que j'ai toujours été moins attiré par les canards et autre oies diverses que par les passereaux ou les autres oiseaux des champs.

 

Ainsi, au fil de la Sambre, ce sont les cols-verts, les bernaches et les ouettes d’Égypte qui se taillent la part du lion. Hérons et grands cormorans également. Un seul couple de grèbes huppés,  deux couples de fuligules morillons, un couple de foulques macroules.

 

Quant au couple de canards mandarins, je ne l'ai aperçu qu'une seule fois au détour d'un méandre. N'était-ce qu'une escale vers un lieu plus propice ? A-t-il été capturé par des amateurs ? Ou tué ? Dieu seul le sait !

Canards mandarins et grand cormoranCanards mandarins et grand cormoran

Canards mandarins et grand cormoran

Fuligule morillon, grèbe huppé et Foulque macroule
Fuligule morillon, grèbe huppé et Foulque macrouleFuligule morillon, grèbe huppé et Foulque macroule

Fuligule morillon, grèbe huppé et Foulque macroule

Et puis encore ces oiseaux tellement communs qu'on ne les voit plus. Corneilles, pigeons, moineaux, merles, mésanges bleues ou charbonnières, pinsons des arbres...

 

Je terminerai par l'évocation de deux oiseaux souvent entendus et moins souvent aperçus : le geai des chênes, bruyant mais si farouche, et le faisan de Colchide, animal stupide quand il est relâché en direct du poulailler pour servir de cible à des chasseurs tout aussi stupides et paresseux, mais magnifique quand il trompette, sauvage, en lisière de forêt ou de haie...

Corneille, ramier, pinson, mésange bleueCorneille, ramier, pinson, mésange bleue
Corneille, ramier, pinson, mésange bleueCorneille, ramier, pinson, mésange bleue

Corneille, ramier, pinson, mésange bleue

Geai des chênes et poule faisanneGeai des chênes et poule faisanne

Geai des chênes et poule faisanne

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