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28 avril 2008 1 28 /04 /avril /2008 22:56
Brousse.
    C'est un pays pur. Il n'a jamais connu le bruit des machines, la blessure de l'outil, le tintement d'une monnaie. Le négoce s'y borne au troc biblique d'un mouton contre du grain, des dattes ou une pièce d'étoffe, et la richesse n'y sert à rien. L'eau du puits et de la source appartient à celui qui a soif ; le bois mort à celui qui a besoin d'un feu.
    C'est une terre libre. Ni vendue, ni achetée. Conquise ? Oui, bien des fois. Mais le vent efface sur le sable fuyant les traces du vainqueur en même temps que celles du vaincu. L'enjeu est ailleurs, dans les villes et les campements, chez les hommes. Ici, le vainqueur n'acquiert que le droit de passage et de pâturage ; il ne peut que marcher pieds nus sur ce sable, comme les autres.
    Cette brousse ignore le morcellement, la clôture, la balafre des routes. Elle est sans couture, comme la tunique du Christ.
    Avant que je connusse la brousse, un nomade de l'ouest m'avait dit :
    - C'est bon la brousse ! Tu vas, tu viens, à droite ou à gauche comme tu veux. Personne ne te voit, personne ne t'empêche, il n'y a personne. Tu es libre, tu comprends... Oui, c'est ça, dans la brousse, tu es libre !
    Faut-il donc toujours que l'homme soit seul pour être libre ?
    Dans cette nature muette aux nuances assourdies, aux formes estompées par le poudroiement de la lumière et du sable, dans le secret de cette brousse où il chemine inaperçu, inentendu, inconnu, rien ne le détourne de lui-même. Rien ne brusque sa pensée, ne la stimule, ne l'oriente ou l'entraine. Elle est libre, elle aussi. Libre de suivre fidèlement son propre rythme, fuyant par des allées imprécises sous les arbres d'argent vers les clairières de sable et les promontoires au-dessus des vallées. Elle peut être à sa guise rêverie ou quête, somnolente ou ardente. Elle se nourrit d'elle-même, trouve en elle-même ses aliments et ses obstacles. Les jours sont longs et uniformes. Elle a tout le temps de décrire ses méandres et ses arabesques.
Odette du Puigaudeau, Tagant, Phébus, 1993, p. 89.
Le cours des pensées en randonnée solitaire est quelque chose de très particulier. Le plus souvent, il s'agit d'un va-et-vient entre ce qu'offre l'environnement aux sens en éveil et les souvenirs, les réflexions, les évocations ainsi suscitées. Parfois, l'environnement disparaît au profit d'un monologue intérieur suffisamment intense pour absorber l'esprit. Parfois, c'est une rengaine, musicale ou imaginaire, qui occupe l'espace de la conscience. Mais toujours, un obstacle, une difficulté, une douleur vient rappeler l'esprit à l'ordre et l'attention à l'environnement où le corps se meut. A d'autres moments, l'esprit est focalisé par le corps et la douleur qui en émane. La pensée se limite alors à la concentration sur le mouvement. Un pas. Puis l'autre. Puis l'autre encore. Tous ceux qui ont marché un jour avec des pieds couverts de cloches (les ampoules françaises) savent de quoi je parle. Et puis, il y a aussi ces moments très particuliers, souvent en fin de journée, où l'esprit et le corps sont en pilotage automatique. Moments où la pensée semble éteinte, amorphe, inexistante et qui, lorsqu'elle se réveille, apparaissent comme une parenthèse dont aucun détail ne demeure.

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Published by Nat Writing - dans Réflexion
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  • : Aimant la nature, la randonnée la philosophie et les récits de voyages, je vous livre ici des extraits, parfois commentés, de livres que j'ai aimés, en rapport, et si possible à l'intersection, de ces différents sujets.
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