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13 août 2012 1 13 /08 /août /2012 13:44

"Je répugne à aller au lit ce soir, sachant qu'un nouveau jour est passé. Au moins, il a neigé. Les contours de cet hiver ont fini par s'adoucir.

Aucun de nous ne peut trouver le repos. Steve et moi nous nous attendons à recevoir l'appel de Papa. Papa craint que maman ne meure pendant son sommeil. Dan et Hank ne peuvent pas dormir parce qu'il règne dans la maison un silence anormal.


Le vent n'arrête pas de faire tinter le carillon suspendu sous la veranda. Une nouvelle tempête se prépare. 

Nous attendons. Nous attendons la mort de Maman. Il y a dans la peine une paresse qui ralentit nos mouvements.

Chaque jour, je prends la décision de porter des couleurs vives : des rouges, des violets et des bleus, quelque chose qui puisse divertir Maman.

Ce matin, elle me souffle :

— Tu changes mon décor. J'apprécie que tu t'habilles bien pour moi. J'attends toujours avec impatience de voir quels vêtements tu as mis.

Terry Tempest Williams, Refuge, Gallmeister 2012, p. 236.

 

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10 août 2012 5 10 /08 /août /2012 11:40

Deuxième extrait des notes sur l'accompagnement et le deuil :

 

— Elle a encore perdu quatre kilos, et ce n'est pas la grippe. C'est le cancer. Il ne lui reste plus beaucoup de temps.

Il se leva et ouvrit la porte de la pièce où se trouvait Maman.

Après l'avoir examinée, il revint et dit que la situation lui paraissait meilleure qu'il ne l'avait cru, que la tumeur qu'il avait sentie en juin avait disparu et que les autres avaient régressé.

Maman était très calme. En rentrant à la maison, je lui demandai :

— Qu'est-ce que tu en penses ?

— Est-ce que ça a vraiment beaucoup d'importance? Prenons les jours comme ils viennent.

J'eus le sentiment qu'elle avait envie de pleurer. Et je repensai à sa mère, alors qu'elle était en maison de convalescence, nous avions pleuré ensemble, et ensuite je lui avais dit :

— Oh, Grand-mère, ça fait du bien de pleurer, tu ne crois pas ?

Elle m'avait répondu :

— Seulement si tu sais que tes larmes ont une fin

Terry Tempest Williams, Refuge, Gallmeister 2012, p. 224.

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8 septembre 2008 1 08 /09 /septembre /2008 11:31
Voici un premier extrait de la biographie de l'explorateur Jean-Louis Etienne, qui partage l'expérience sensorielle aride et même ascétique, des régions polaires.

"Les jours semblaient longs et monotones, le Groenland nous avait appris ça et nous le redoutions un peu. J'avais beau me détacher, me détendre, adopter une sorte de laisser-aller, j'avais souvent envie de poser mon cerveau sur le traineau, telle une petite boite, et de continuer comme un robot. C'était un travail automatique, et je vécu de longs moments d'ennui. Ce n'était pas la banquise chaotique que j'avais traversée dans le Grand Nord, où mon attention avait été en permanence captée par la difficulté du terrain, où mon esprit en lutte régulière avec moi-même m'avait interrogé sans cesse, sondant avec acharnement mes motivations profondes. Ici, le terrain était solide, plat, blanc et monotone jusqu'à l'infini.
Le groupe imposait sa routine. Nous étions dans le plus vaste temple du monde, les stimulations sensorielles étaient d'une grande pauvreté. Pas de couleur autre que le bleu et le blanc, pas d'odeur, pas de bruit hormis celui du vent. Cela ne faisait que rendre plus monacale encore la monotonie de ces journées toutes semblables, dans cet univers en rupture avec le monde, les sensations, les émotions. Je le ressentais comme un manque de jouissance créative, de jouissance de pensée.
Dans la vie courante, on ne se rend jamais compte de la multitude des stimulations que notr ecerveau reçoit, analyse, classe, digère, stocke ou élimine. Nous sommes en permanence sollicités, agressés ou régalés, et tout se passe le plus souvent à notre insu. Un titre de journal ou une afiche qui nous guette à l'angle d'une rue nous font réagir, rire, réfléchir, pester... la stimulation du cerveau ne s'arrête que la nuit... quand le sommeil vient. Ici, rien de tout cela, chacun vivait sur son acquis et devait puiser les ingrédients de la vie à l'intérieur de lui-même. Arrivait certains jours l'angoissante sensation d'avoir épuisé ses réserves, j'avais du mal à vivre ce vide. Heureusement que des flots de pensées automatiques reprenaient le relais, comme un groupe électrogène de secours,  des choses qui glissent sur le cerveau et dont on ne se souvient d'ailleurs jamais."
Jean-Louis Etienne, Le pôle intérieur, Hoëbeke, 1999, J'ai lu 5843, p. 237-238

Dans la prière ou la méditation, ce jeu des pensées automatiques qui partent dans tous les sens se fait également jour. Qu'on essaie de les orienter en fixant son attention sur un support qui les nourit ou que l'on regarde c(s)es pensées défiler comme les nuages dans le ciel, le but est de passer en deça pour entendre ce qui se dit et rencontrer la présence. En sachant qu'entendre et rencontrer seront des événements qui rebondiront dans cette pensée où ce que nous vivons n'existe que parce que nous en prenons conscience...
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7 septembre 2008 7 07 /09 /septembre /2008 12:10

"C'est un peu ce que je ressens lorsque des amis citadins me demandent comment je peux supporter la vie à la campagne, "si loin de tout" ? Généralement, quand j'entends cette question au téléphone, je suis à la fenêtre en train de contempler la forêt, un torrent et un potager, et je pense : définis donc tout. "
Barbara Kingsolver, un jardin dans les Appalaches, Rivages, 2008, p. 299.

Un des effets de la randonnée en autonomie, celle où l'on porte toutes ses affaires soi-même et où l'on campe le soir en pleine nature, c'est de simplifier les besoins au minimum, à ce qui est vraiment élémentaire et vital : manger, boire, dormir, ne pas avoir froid, ne pas être mouillé, préserver ses pieds... Il est très éclairant de faire cette expérience et de constater combien, en fait, on peut se contenter de peu. Et dès lors, au retour dans son confort habituel, de se poser la question : tout cela est-il vraiment nécessaire ?
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3 septembre 2008 3 03 /09 /septembre /2008 14:41

Le dernier livre de la romancière américaine Barbara Kingsolver n'est pas un roman mais un plaidoyer pour une nouriture locale et bio. Au delà du côté prêchi-prêcha et américano-centré (et pour cause...) parfois légèrement agaçant (ou, à tout le moins, dépaysant), il y a également de bonnes choses. En voici un premier extrait...

Lorsque j'étais étudiante, deux États me séparaient de ma famille dans le Kentucky. Un week-end, j'ai étudié la carte et trouvé un nouvel itinéraire. Une fois emprunté, il s'est révélé plus rapide et quand je suis rentrée à la maison, j'ai fièrement averti toute la famille du véritable génie carthographique qui m'avait fait gagner trente-sept minutes.
"Trente-sept minutes, dit mon grand-père, songeur. Et tu viens d'en perdre quinze pour nous en faire part. Tu as prévu quoi pour les vingt-deux qui restent ? "
Bonne question. Je suis toujours incapable d'y répondre lorsque la religion du gain de temps me fait sauter un repas, une corvée, ou mettre tout le monde à la porte pour une durée indéterminée. Cette hâte masque une vérité, à savoir que la vie est une équation zéro. Chaque instant gagné sera consacré à autre chose, probablement aussi quelconque que le fait de fixer le pilastre en cherchant à comprendre pourquoi on a monté l'escalier quatre à quatre. En revanche, accomplir la tâche qui attend, même la plus anodine, plutôt que de la reporter à un moment qu'il faudra bien finir par déterminer, participe de l'harmonie d'une journée.
J'ai un ami cultivateur qui serait à coup sûr de l'avis de mon grand-père en ce qui concerne les économies de temps. Il se sert de chevaux de labour plutôt que d'un tracteur. Ça ne prend pas un siècle de labourer un champ avec une charrue tirée par un cheval ? La réponse, dit-il, est si. L'éternité, voilà le bon état d'esprit. "Quand je suis là-bas à cultiver le maïs avec une bonne équipe, dans le calme de l'après-midi, à regarder les oiseaux dans les haies, oh ! là, là, ! Je pourrais faire ça toute la journée. Les gosses de la ville viennent ici et me demandent : "Qu'est-ce que vous avez comme distraction dans le coin ?" Je leur réponds : "Je cultive mon champ."
Barbara Kingsolver, Un jardin dans les Appalaches, Rivages, 2008
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16 juin 2008 1 16 /06 /juin /2008 17:41

    Il vient toujours un moment où, dans mon cours de philosophie, un étudiant soulève la question, quitte à rougir d'embarras parce qu'elle semble parodier toutes les autres. Quoi qu'il en soit, le voilà qui se lance : Pourquoi tout cela ? Qu'est-ce que cela signifie ? Quel est le sens de la vie ?
    Le plus souvent, la question se laisse facilement éluder. L'enseignant joue les beaux parleurs, botte en touche, et comme la philosophie, de nos jours, est surtout affaire de langage, il lui suffit de retourner la question à l'envoyeur, ou de lui répondre que, si elle lui vient à l'esprit, sans aucun doute la réponse ne le satisfera-t-elle pas. Et les mots finissent par manquer, et les étudiants s'agitent sur leur chaise, impatients de revenir aux questions susceptibles de tomber à l'examen.
    Mais voilà : la semaine dernière, une étudiante qui avait travaillé la métaphysique et l'épistémologie, et Soren Kierkegaard, une étudiante qui lisait Kant et apportait des fruits en classe, s'est tuée chez elle d'un simple coup de fusil en pleine tête, assise à sa table de cuisine. Elle n'a laissé aucune note, aucune explication, et personne n'y comprend rien. Ses professeurs s'afaissent contre les murs de la classe sans pouvoir prononcer un mot. Nous comprenons, trop tard, que nous n'avons jamais appris à nos étudiants ce que les canards savent sans savoir. Que, comme le disait Dostoïevsky, "il nous faut aimer la vie plus que le sens de la vie." Il nous faut aimer la vie par dessus tout, et de cet amour naitra peut-être un sens. Mais "si cet amour de la vie disparaît, rien ne peut nous consoler."
Kathleen Dean Moore, Petit traité de philosophie naturelle, Gallmeister, 2006, p. 20.
Notez bien, non pas jouir, non pas profiter, mais aimer la vie... Tellement vrai !
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8 juin 2008 7 08 /06 /juin /2008 11:10

    Tout le reste du jour et une partie de la nuit nous restons allongés serrés les uns contre les autres, à remuer en geignant comme de jeunes chiots tandis que la pluie glisse à flots le long des coutures de la tente et que le vent fend l'obscurité en applatissant notre abri. Chaque fois que le toit de la tente se soulève, l'eau de pluie s'échappe de la toile et se disperse sur nos visages.
    Eh bien, cet orage était-il beau ? Oui, lorsqu'il était encore au loin. Vu de l'intérieur, il était horrible : "sombre, incertain, confus", pour citer Burke. Et je n'éprouvais pas de calme au milieu de la tempête, mais une excitation fébrile, une extrême concentration et une intensité proche de la crainte, l'antithèse même de la beauté. Mais il faut faire attention, nous rappelle Burke. L'autre de la "beauté" n'est pas la "laideur". L'autre de la "beauté", c'est le sublime, cette prise de conscience, comme un coup dans les tripes, de la présence de forces chaotiques libérées et incontrolées, la terreur - et finalement le respect sacré. Éprouver le sublime, c'est comprendre, avec une intuition si farouche et si soudaine qu'elle vous fait courber l'échine, qu'il y a dans l'univers une puissance et un potentiel supérieur à tout ce qu'on peut imaginer. Le sublime fait éclater les frontières de l'expérience humaine. N'est-ce pas à cela, en fin de compte, que nous aspirons ardemment ?
Kathleen Dean Moore, Petit traité de philosophie naturelle, Gallmeister, 2006, p. 63.

Passons sur les adjectifs excessifs du genre horrible ou farouche. Reste cette expérience du sublime dont l'orage est effectivement une des portes d'entrée. Enfin, peut-être.
Je me souviens en effet d'un orage, passé sous un surplomb rocheux, juste avant le col, à une altitude bien trop élevée à mon goût, en compagnie d'une bande de Polonais hilares. La montagne tremblait sous les coups de tonnerre, la pluie tombait à seaux, et nos polonais ne cessaient d'échanger de grosses plaisanteries, incompréhensibles à mes oreilles de francophone, où le terme "amerinkanski" revenait sans cesse. Rien de tel que ce mélange de frayeur et de grosse rigolade pour démystifier le sublime. Après, ne restèrent que le soulagement et la joie de redescendre sain et sauf. Et aussi, la joie de pouvoir raconter une bonne histoire en rejoignant mon camarade resté en bas.
Je me souviens d'un autre orage, passé sous la tente cette fois.  Mes deux mains soutenaient les arceaux écrasés par le vent sur nos sacs couchage et nos visages. Le tonnerre résonnait violemment sur les parois du cirque rocheux qui nous entourait et son intensité sonore était vraiment impressionnante. Le tout a duré 10, 15 minutes. Mais de sublime ? Pas un poil ! Seulement la pensée obsessionnelle "pourvu que la tente tienne, pourvu que la tente ne se déchire pas, pourvu que la tente ne perce pas, vivement que ça s'arrête..." Le sublime n'est venu qu'après, en y repensant la tempête apaisée. Mais au moment même ? Seulement l'intensité de la vie et de la peur mêlées.
Alors, le sublime ? Si l'on est honnête et si l'on refuse d'habiller son vécu réel de mots qui le rendent plus noble et plus valeureux à nos yeux ? Est-il autre chose qu'une construction romantique ou philosophique après coup ?
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1 juin 2008 7 01 /06 /juin /2008 18:01

Oui, les événements, une fois qu'ils ont eu lieu, ne posent aucun problème, à condition de ne pas tenter d'être plus savant qu'eux, à condition de ne pas tenter de régler sur leur dos nos propres histoires. Si nous les laissons en paix, ils se transforment en un soluté merveilleux, en une teinture magique qui fait se dissoudre temps et lieux, se désagréger calendriers et atlas, se transformer en un doux néant la coordination de nos actions. Quel sens y a-t-il à vouloir deviner ? A quoi bon la chronologie - soeur de la mort ?
Andrzej Stasiuk, Sur la route de Babadag, Christian Bourgeois, 2007, pp. 198-199.

Mon interprétation : à quoi bon chercher le sens en reliant ou en maintenant tous les événements que nous vivons dans un scénario, dans une succession logique et temporelle ? Peu importe finalement que ceci ait eu lieu avant ou après cela, ici ou là. La succession n'est pas ce qui fait sens. Avec le temps qui nous en éloigne, c'est moins l'ordre temporel des événements vécus qui compte, que l'impression qu'ils laissent, en désordre, ou plutôt autrement reliés entre eux, selon une autre logique, un autre fil que celui, linéaire, de la chronologie. La succession, la chronologie, ne cache rien qui devrait se deviner. La géographie non plus. Temps et lieux ne sont pas nécessairement ce qui fait sens. Le sens est ailleurs. C'est joli, ai-je noté lors de la lecture de ce passage, mais est-ce vrai ?
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28 avril 2008 1 28 /04 /avril /2008 22:56
Brousse.
    C'est un pays pur. Il n'a jamais connu le bruit des machines, la blessure de l'outil, le tintement d'une monnaie. Le négoce s'y borne au troc biblique d'un mouton contre du grain, des dattes ou une pièce d'étoffe, et la richesse n'y sert à rien. L'eau du puits et de la source appartient à celui qui a soif ; le bois mort à celui qui a besoin d'un feu.
    C'est une terre libre. Ni vendue, ni achetée. Conquise ? Oui, bien des fois. Mais le vent efface sur le sable fuyant les traces du vainqueur en même temps que celles du vaincu. L'enjeu est ailleurs, dans les villes et les campements, chez les hommes. Ici, le vainqueur n'acquiert que le droit de passage et de pâturage ; il ne peut que marcher pieds nus sur ce sable, comme les autres.
    Cette brousse ignore le morcellement, la clôture, la balafre des routes. Elle est sans couture, comme la tunique du Christ.
    Avant que je connusse la brousse, un nomade de l'ouest m'avait dit :
    - C'est bon la brousse ! Tu vas, tu viens, à droite ou à gauche comme tu veux. Personne ne te voit, personne ne t'empêche, il n'y a personne. Tu es libre, tu comprends... Oui, c'est ça, dans la brousse, tu es libre !
    Faut-il donc toujours que l'homme soit seul pour être libre ?
    Dans cette nature muette aux nuances assourdies, aux formes estompées par le poudroiement de la lumière et du sable, dans le secret de cette brousse où il chemine inaperçu, inentendu, inconnu, rien ne le détourne de lui-même. Rien ne brusque sa pensée, ne la stimule, ne l'oriente ou l'entraine. Elle est libre, elle aussi. Libre de suivre fidèlement son propre rythme, fuyant par des allées imprécises sous les arbres d'argent vers les clairières de sable et les promontoires au-dessus des vallées. Elle peut être à sa guise rêverie ou quête, somnolente ou ardente. Elle se nourrit d'elle-même, trouve en elle-même ses aliments et ses obstacles. Les jours sont longs et uniformes. Elle a tout le temps de décrire ses méandres et ses arabesques.
Odette du Puigaudeau, Tagant, Phébus, 1993, p. 89.
Le cours des pensées en randonnée solitaire est quelque chose de très particulier. Le plus souvent, il s'agit d'un va-et-vient entre ce qu'offre l'environnement aux sens en éveil et les souvenirs, les réflexions, les évocations ainsi suscitées. Parfois, l'environnement disparaît au profit d'un monologue intérieur suffisamment intense pour absorber l'esprit. Parfois, c'est une rengaine, musicale ou imaginaire, qui occupe l'espace de la conscience. Mais toujours, un obstacle, une difficulté, une douleur vient rappeler l'esprit à l'ordre et l'attention à l'environnement où le corps se meut. A d'autres moments, l'esprit est focalisé par le corps et la douleur qui en émane. La pensée se limite alors à la concentration sur le mouvement. Un pas. Puis l'autre. Puis l'autre encore. Tous ceux qui ont marché un jour avec des pieds couverts de cloches (les ampoules françaises) savent de quoi je parle. Et puis, il y a aussi ces moments très particuliers, souvent en fin de journée, où l'esprit et le corps sont en pilotage automatique. Moments où la pensée semble éteinte, amorphe, inexistante et qui, lorsqu'elle se réveille, apparaissent comme une parenthèse dont aucun détail ne demeure.
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19 avril 2008 6 19 /04 /avril /2008 14:05

14 avril. - Fait ma promenade quotidienne par -33°C. Le soleil était tombé derrière l'horizon et un bleu, d'une richesse inconnue, envahissait tout, hors les dernières étincelles du couchant. A l'ouest, à mi-chemin du zénith, Vénus resplendissait tel un diamant. En face, dans l'est du firmament, scintillait une autre étoile brillante aussi admirablement montée que Vénus dans sa mer bleue. Au  nord-est une aurore serpentine vert argent frémissait doucement. Par endroits, la blancheur de la Barrière (banquise) prenait des teintes de platine mat. Tout cela était délicat et passager. Les couleurs étaient atténuées et leur palette restreinte, les bijoux n'étaient pas nombreux et sobrement montés. Mais cela formait un ensemble où l'on reconnaissait une main de maître.
    Je me suis arrêté pour écouter le silence. Mon souffle se cristalisait en traversant mes joues et devenait une brise plus douce qu'un murmure. Les girouettes pointaient vers le pôle Sud. Brusquement, elles cessèrent de tourner, indiquant que le froid venait de tuer le vent. Ma respiration gelée était suspendue comme un nuage au-dessus de ma tête.
    Le jour mourrait, la nuit venait tranquillement au monde. Les événements et les forces impondérables de l'univers se déroulaient et se jouaient ici silencieusement, harmonieusement. Oui, harmonieusement. C'était bien cela qu'il y avait dans ce silence, un rythme doux, la résonnance parfaite d'une corde de musique, la musique des hémisphères peut-être.
    Il me suffisait de saisir ce rythme, de m'en sentir momentanément partie intégrante. A cet instant, j'ai senti combien l'homme fait un avec l'univers. J'ai acquis la certitude que ce rythme est trop ordonné, trop harmonieux, trop parfait pour être un simple produit du hasard, que donc derrière tout cela il y a un dessein, que l'homme, loin d'être pur accident, entre dans ce dessein. Ce sentiment élève la raison, il descend au coeur d'un être et lui fait découvrir l'inutilité du désespoir. L'univers ? Un cosmos, non un chaos ! De cet univers, l'homme fait partie au même titre que le jour et la nuit.
Richard E. Byrd, Seul, Phébus, 1996, p. 80.

L'ordre de l'univers est-il l'indice d'un dessein qui le traverse ou le simple signe d'une grande mécanique ? Pour moi, le signe du dessein n'est pas dans l'ordre ou dans la régularité. Celle-ci n'indique au mieux qu'une répétition aveugle et anonyme, signe éventuelle d'une mise en ordre passée. Le signe du dessein réside plutôt dans la conscience humaine jaillie de cet univers-même, et qui s'interroge, y percevant de l'ordre, de la beauté, et faisant passer cet univers de l'inconscience à la conscience, l'ordonnant dans une connaissance vivante. Un dessein ne se manifeste pas dans un ordre car un ordre reste essentiellement statique et figé. Un dessein se manifeste plutôt dans un mouvement, une dynamique, qui indique une direction et une provenance, une origine et une fin, non une répétition. En ce sens, la question devient : est-il anodin que l'univers finisse par produire des êtres capables de le connaître et de le réfléchir, d'en décoder les lois et de le trouver beau ?
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  • : Aimant la nature, la randonnée la philosophie et les récits de voyages, je vous livre ici des extraits, parfois commentés, de livres que j'ai aimés, en rapport, et si possible à l'intersection, de ces différents sujets.
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