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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 23:49

Premier extrait du livre "Voyage en Écosse, Journal et poèmes" de Dorothy et William Wordsworth.

Bientôt, nous tombâmes sur un endroit qui correspondait exactement à ce que nous voulions voir. La route était proche de l'eau, et une colline, dénudée, rocheuse ou parsemée de taillis, s'élevait au-dessus d'elle. Une ombre profonde flottait sur la route, où de petits garçons s'amusaient ; nous nous attendions à une quelconque habitation ; et, en nous approchant, vîmes trois ou quatre chaumières sous les arbres, et pensâmes instantanément que c'était un paradis.

 

Nous n'avions jusqu'alors vu le lac que comme une large nappe d'eau ; mais, à cet endroit, la partie que nous en voyions était limitée en face par une île élevée et escarpée, couverte de bruyère et de bois, qui ne semblait pas être une île, mais le rivage principal, et circonscrivait un petit lac oblong, apparemment moins large que Rydale-Water, qui contenait une petite île couverte d'arbres, ressemblant à certains des îlots les plus beaux du Windermere, et était seulement séparée du rivage par la largeur d'une étroite rivière.

 

C'était un lieu où nous aurions aimé vivre, et le seul que nous eussions vu près du Loch Lomond. Quel délice que d'avoir un petit abri caché sous les branches de cette île féerique ! Les cottages et l'île semblaient chacun avoir été fait pour le plaisir de l'autre. Cette île était presque comme un jardin naturel. (...)

 

Nous étions peu désireux de quitter cet endroit charmant ; mais il était d'une si grande simplicité, et donc si facile à garder en mémoire, qu'il semblait presque que nous aurions pu l'emporter avec nous. Ce n'était rien d'autre qu'un petit lac cerné par des arbres, aux extrémités et sur les côtés, et, en face, par l'île, une berge escarpée où la bruyère pourpre poussait sous des taillis de petits chênes, un groupe de maisons ombragées par des arbres, et une route dessinant une courbe.

 

Il y avait un arbre étonnant, un vieux mélèze aux branches velues, qui projetait son tronc principal à l'horizontal, en travers de la route, un objet qui semblait avoir été élu pour subir toutes les attaques dans un endroit où, à part lui, tout était charmant et florissant, et qui devait sa forme aux tortures infligées par les orages, alors qu'on aurait pu penser qu'ils n'étaient pas en mesure de l'atteindre dans ce lieu protégé.

Dorothy et William Wordsworth, Voyage en Écosse, Éditions ENS, 2002, pp. 72-73.

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29 juin 2009 1 29 /06 /juin /2009 23:51
Second extrait conclusif de ce blog avant mon départ, un extrait du livre Au coeur de l'Inde d'Eric et Amandine Chapuis aux éditions Transboréal. Un livre sans prétention, mais qui sonne juste et raconte une marche de huit mois à travers l'Inde. L'extrait que j'ai choisi parle de la peur, un sentiment peu abordé dans les livres de voyage, sans doute parce qu'il ne cadre pas avec le genre et n'est pas très glorieux, mais qui est souvent le non-dit ou l'ingrédient caché de bien des récits. Un sentiment qui dépend peut-être du tempérament, mais qu'il faut bien apprivoiser au gré de ses surgissements...

     Trois jours après notre arrivée à Kalakadi, nous repartons enfin. La femme de Selvan a bien essayé de nous retenir en nous mettant en garde contre son pays : "Un pays de voleurs, de tricheurs et de menteurs. ", nous a-t-elle dit. (...) Etions-nous les seuls à croire en eux, à ceux-là mêmes qui nous ouvrent leur porte, convaincus que leur voisin nous la fermerait ? "La seule religion qui devrait être enseignée est la religion sans peur" disait Swâmi Vivekananda. Avec ses manifestations diverses (la colère, l'arrogance, la timidité, etc.), la peur prend racine dans un manque de confiance en soi et les autres. S'en libérer fait de nous des êtres véritablement libres ; la liberté de mouvement n'est pas suffisante. Notre marche se veut donc résolument croyante en ce sens : libérée de toute crainte.
Amandine et Eric Chapuis, Au coeur de l'Inde, Transboréal, 2009, p. 41.
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26 juin 2009 5 26 /06 /juin /2009 18:50
Partant bientôt pour l'étranger, je vais mettre ce blog en veilleuse pour un temps indéterminé. Avant de vous laisser là, deux ou trois textes qui disent quelques petites choses essentielles sur la manière d'être en voyage. Et d'abord cet extrait du dernier livre de Benjamin Desay aux éditions Phébus, Le vagabond des ruines. Un livre un brin nostalgique, qui pêche par son côté "moi je ne suis pas un touriste, je suis un voyageur!", une (im)posture qui n'illusionne sans doute que celui qui la prend. Ceci dit, le passage suivant dit tout de même quelque chose d'important : puisqu'il n'est pas possible de tout voir, mieux vaut voir peu en profondeur que "faire" sans rien voir. Un choix inévitable quand on n'a qu'une dizaine de jours pour visiter un lieu qui en demanderait bien dix fois plus !

     Vers neuf heures, une quinzaine de touristes arrivèrent avec leurs Lonely Planet, leurs bruyants bavardages, et leurs coups de flash. Je fus tenté de quitter les lieux mais bien vite je me ravisai ; ils dédaignaient les recoins secrets de Preah Khan où j'aimais errer, craignant sans doute de se perdre, et donc de perdre leur temps. Le temps est la grande obsession des touristes qui visitent les ruines d'anciennes civilisations. Les vestiges sont toujours trop étendus, trop nombreux, au regard des jours dont ils disposent. Alors, sans cesse, ils se hâtent préférant apercevoir que voir. Déjà, au XIXème siècle, John Ruskin fustigeait l'empressement aveugle des touristes : "Il y a toujours eu plus de choses dans le monde que les hommes n'en pourront voir, si lentement qu'ils leur plût de marcher ; ils ne les verront pas mieux en allant vite. Les choses réellement précieuses sont la pensée et la vue, non la vitesse."
Benjamin Desay, Le vagabond des ruines, Phébus, 2009, pp. 55-56.
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18 juin 2009 4 18 /06 /juin /2009 17:21
     "Dans le séneçon géant à côté de moi, un oiseau gazouilla, et détournant mon regard j'aperçus Hall Tarn s'empourprer du reflet de cette splendeur, d'un rouge vénitien comme celui des voiles de navires : des reflets tremblaient sur l'ondulation qui passa dans un soupir, comme un souvenir oublié, venu on ne sait d'où, qui traverse l'esprit et disparaît. L'air se remplit d'un battement d'ailes : les hirondelles rasaient la surface de l'eau.
     Je me rappelai le lac Michaelson et je m'avançai au bord du précipice pour voir s'il s'était éveillé. Mais il s'étendait, sombre encore, comme un bouclier dans la nuit, noir et poli : la brise de l'aube ne l'effleurait pas encore, et seul l'un de ses bords  étincelait vaguement là où il débordait l'ombre de la falaise.
     J'avais attendu, malgré tout, tout en tapant du pied sur ce sol dur comme du fer, pour allumer un feu - combien les flammes montèrent joyeusement pour saluer la venue du jour ! - et faire cuire mon petit-déjeuner. Le grand moment dont je surveillais l'apparition me prit par surprise. La gelée, près de moi, étincela soudain d'une rougeur, et, sur les ailes de ses propres rayons déployés, le soleil se leva et souleva le monde dans la lumière."
Vivenne de Watteville, Petite musique de chambre sur le mont Kenya, Payot, 2001, p. 55.
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2 juin 2009 2 02 /06 /juin /2009 17:49
Extrait suivant de Vivienne de Watteville où se mélangent, l'impossible communication d'une expérience intime et forte, la tentation de la solitude et le fantasme d'une harmonie conquise pour l'éternité...

     "Après un mois de solitude, rencontrer de nouveau des gens était extraordinairement inquiétant : mais je débordais de théories que je mourrais du désir de déverser dans les oreilles de la première personne qui voudrait bien m'écouter. Je compris alors pourquoi les gens qui vivent seuls sont si souvent extrêmement bavards. Il faut que cela sorte d'une façon ou d'une autre. Pour moi, le torrent fut étonnamment confus, et mes découvertes, à mon grand désappointement, ne rencontrèrent que peu d'écho. A vrai dire, elles tombèrent tellement à plat que je commençai à perdre toute confiance en elles.
     Mais maintenant que je me retrouvais dans la solitude, la vaste vision revenait comme un impeccable miroir d'eau qui reflétait le ciel. De nouveau, tout me semblait simplifié, et c'est indubitablement ces moments de solitude  qui nous redonnent un sentiment de sérénité et de force. Là, je le croyais fermement, résidait le moyen d'atteindre un équilibre intérieur et une unité ; et une fois que j'y serait sûrement parvenue, je pourrais à jamais rester à l'écart, et, dans un calme constant et une sorte d'immense affection, m'efforcer de m'harmoniser avec une force non pas imaginaire, mais réelle. Dans la solitude, il était possible d'avoir du recul et de voir clairement quel but poursuivre. C'est là une pensée splendide ; mais il me restait à apprendre que quelque chose d'aussi délicat que l'équilibre ne peut se trouver avec assurance, et qu'à la vérité toute la vie se passe à le chercher. Et il est donné à peu de gens de le trouver et de se connaître assez véritablement pour atteindre hors d'eux-mêmes à une éternelle liberté."
Vivienne de Watteville, Un thé chez les éléphants, Payot, 2001, p. 76.
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1 juin 2009 1 01 /06 /juin /2009 11:28
Je me suis replongé récemment avec délice dans les deux livres (qui n'en font qu'un en édition originale, merci l'éditeur français!) de Vivienne de Watteville à propos de son séjour au Kenya dans les années trente. J'ai aimé la légèreté du style, le naturel et la vivacité du ton, la fraîcheur et la fausse naïveté des descriptions. Et aussi une traduction française qui n'ignore pas le subjonctif imparfait ! En voici un premier extrait sur le thème "les mouches et tous ces livres que je vais enfin pouvoir lire au calme" :

     "L'abondance des mouches était, naturellement, due au bétail. Les Masaï semblaient n'y jamais faire attention. Ils semblaient même, au contraire, les apprécier, car, comme me le déclara un vieux Noir, "où il y a des mouches, il y a du bétail", et ils les considéraient comme de bonne augure. Heureusement, je pouvais toujours me réfugier sous ma moustiquaire verte, inapréciable objet suspendu au poteau central, qui couvrait ma table et mon fauteuil. Sans cette moustiquaire, la vie eût été impossible à Selengaï, car les mouches fourmillaient par milliers et il fallait toute l'ingéniosité de Jim pour m'apporter ma nourriture sans laisser pénétrer en même temps un nuage de mouches. Une fois sous ce réseau, je pouvais lire et écrire en toute tranquilité, et défier ces ennemis qui venaient buter contre les mailles avec l'espoir d'y trouver un passage.
     Ma bibliothèque, outre quelques ouvrages favoris, contenait principalement cette sorte de livres qu'on remet de lire par manque de temps pour s'y atteler sérieusement. Là-bas, dans cet océan de silence, il n'y avait aucune raison de ne pas me plonger dans l'histoire et la philosophie, dans la poésie ou l'astronomie, à mon très grand contentement. En théorie, cela m'avait paru une idée splendide, la bonne fortune de toute une vie ; Platon et Shakespeare, et les vies de Plutarque, et un certain nombres d'autres ouvrages se trouvaient là à ma disposition. Mais, en pratique, le temps était tout aussi précieux dans le désert que partout ailleurs, et je découvris bientôt que "le livre mystique de la Nature" ouvert tout autour de moi, l'exigeait tout entier et réclamait même plus que toute mon attention. "
Vivienne de Watteville, Un thé chez les éléphants, Payot, 2001, pp. 65-66.
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19 mai 2009 2 19 /05 /mai /2009 17:47
A méditer par tous ceux qui pensent qu'il y a une civilisation à apporter et qui mesurent cette civilisation en termes d'avancées techniques : ce qui est nécessaire aux uns peut très bien ne pas l'être aux autres !

     "Ce que j'ai dit des naturels de la Nouvelle-Hollande pourrait faire croire que ce peuple est le plus misérable qui existe : mais en réalité, ils sont beaucoup plus heureux que nous Européens, étant totalement ignorants non seulement du superflu, mais aussi des commodités nécessaires tellement recherchées en Europe. Il est heureux pour eux de ne pas en connaître l'usage. Ils vivent dans une tranquilité que ne trouble pas l'inégalité des conditions. De leur propre aveu, la terre et la mer leur fournissent toutes les choses nécessaires à la vie. Ils ne convoitent pas des maisons magnifiques pourvues de nombreux serviteurs. Ils vivent dans un climat beau et chaud, et profitent de tous les bienfaisants souffles qui agitent l'air, de sorte qu'ils n'éprouvent pas le besoin d'avoir des vêtements : quand nous leur en donnâmes, ils les abandonnérent négligemment dans les bois ou sur les plages comme s'ils ne savaient absolument pas qu'en faire. En bref, ils ne semblèrent attacher de prix à rien de ce que nous leur donnions, et ne voulurent se séparer de rien de ce qu'ils possédaient en échange de n'importe lequel des objets que nous pouvions leur offrir, ce qui prouve à mon avis qu'ils se considèrent comme pourvus de tout ce qui est nécessaire pour vivre, et qu'ils n'ont aucun superflu. "
James Cook, Relations de voyages autour du monde, La Découverte, 1998, p. 126.
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17 mai 2009 7 17 /05 /mai /2009 15:05
J'ai lu récemment la relation de voyage du capitaine Cook aux éditions La Découverte. Un livre qui nous transporte à une autre époque, où les valeurs et les références n'étaient pas tout à fait les mêmes qu'aujourd'hui. Rien de révolutionnaire dans ce lieu commun, mais autant il est facile de percevoir ce décalage et de critiquer anachroniquement les attitudes de nos prédécesseurs, autant il est difficile d'acquérir cette même acuité du regard par rapport à nos propres préjugés ou présupposés d'aujourd'hui...

Et en guise d'avant-lire l'extrait ci-dessous, imaginons une pirogue, pleine de ghanéens par exemple, débarquant à Ostende ou à Saint-Malo et prenant possession de ce territoire au nom de sa majesté... que voilà une idée rafraichissante ! Notez aussi au passage le double langage du Capitaine Cook !

     "J'expliquai au vieil homme et à plusieurs autres que nous venions pour laisser sur l'île une marque de notre passage, de façon à montrer à tout navire qui y toucherait que nous y étions venus avant lui. Non seulement ils consentirent volontiers à la mise en place du poteau, mais ils promirent de ne jamais l'abattre. Je fis alors à tous de petits présents. Je donnai au vieil homme trois pièces de un penny en argent datée de 1763, et des clous de fiche sur lesquels était profondément gravée la grande flèche du roi, objets qui me parurent avoir le plus de chance de rester longtemps entre leurs mains. Après ainsi avoir préparé les voies pour dresser le poteau, nous l'amenâmes au point le plus élevé de l'île, et après l'avoir solidement fixé en terre, nous arborâmes le pavillon de l'Union, et je fis à ce détroit l'honneur de le nommer "canal de la Reine Charlotte", et j'en pris possession officiellement ainsi que des terres qui y touchent, au nom et pour le service de sa Majesté (le roi). Nous bûmes ensuite une bouteille de vin à la santé de sa Majesté (la reine), et donnâmes au vieil homme  (qui nous avait suivi au sommet de la colline), la bouteille vide, qui le combla d'aise .
James Cook, Relations de voyages autour du monde, éditions La Découverte, 1998, pp. 77-78
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24 mars 2009 2 24 /03 /mars /2009 21:01
C'est joli et c'est bien dit. Mais est-ce vrai ? Outre la généralisation qui est sans doute l'enthousiasme du romantique, j'en ai connu qui voyageait non pas en s'ouvrant au monde, mais en renforçant leurs oeillères... Primum vivere !

     "Il n'y a d'homme complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie. Les habitudes étroites et uniformes que l'homme prend dans sa vie régulière et dans la monotonie de sa patrie sont des moules qui rapetissent tout : pensée, philosophie, religion, caractère, tout est plus grand, tout est plus juste, tout est plus vrai chez celui qui a vu la nature et la société de plusieurs points de vue. (...)
     Voyager pour chercher la sagesse était un grand mot des anciens ; ce mot n'était pas compris de nous : ils ne voyageaient pas pour chercher seulement des dogmes inconnus et des leçons de philosophes, mais pour tout voir et tout juger. Pour moi, je suis constamment frappé de la façon étroite et mesquine dont nous envisageons les choses, les institutions et les peuples ; et si mon esprit s'est aggrandi, si mon coup d'oeil s'est étendu, si j'ai appris à tout tolérer en comprenant tout, je le dois uniquement à ce que j'ai souvent changé de scène et de point de vue.
     Etudier les siècles dans l'histoire, les hommes dans les voyages et Dieu dans la nature, c'est la grande école. Nous étudions tout dans nos misérables livres, et nous comparons tout à nos petites habitudes locales : et qui est-ce qui a fait nos habitudes et nos livres ? Des hommes aussi petits que nous. Ouvrons le livre des livres ; vivons, voyons, voyageons : le monde est un livre dont chaque pas nous tourne une page ; celui qui n'en a lu qu'une, que sait-il ? "
Alphonse de Lamartine, Voyage en Orient, Arléa, 2008, pp. 463-464.
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20 mars 2009 5 20 /03 /mars /2009 21:02
De l'art du passage de frontière... (ici, entre la Turquie et la Syrie)

     "Au poste frontière, taxis et camions attendent, rangés sur un kilomètre de queue. Tour à tour, les chauffeurs interviennent et me font savoir qu'on ne peut pas traverser la frontière à pied. La très officielle police des frontières assurre que les militaires syriens interdisent le passage piéton de la frontière. "They are going to shot you." C'est la phrase de trop. Celle qui fait basculer la décision. C'est trop grossier. Non, je ne crois pas que les policiers syriens  vont me tirer dessus. Je suis curieux de voir ce qui va se passer. La main sur le coeur, je salue mes hôtes turcs, les remercie, les contourne ostensiblement, passe sous la barrière rouge et blanche et m'engage dans le vallonnement. Les premières secondes sont intenses. Rien ne se passe. Une minute. Le poste frontière turc disparaît de ma vue. Ils ne sont toujours pas venus me rechercher. Ce n'était que du bluff, de l'intimidation. Je continue donc.
     Tout est bien. Sur deux kilomètres, les collines du djebel bordent la route de chaque côté. Le regard ne porte pas loin. Je suis complètement seul. A huit heures, la route n'est pas ouverte à la circulation. Comme en Anatolie, marche et respiration se synchronisent en silence. Quelle beauté ! Les yeux regardent en haut, à droite, à gauche. Cette improbable traversée du no man's land est un pur bonheur. Le bonheur d'exister. Les busards planent. Le soleil monte dans le ciel. Il chauffe la terre rouge et les dalles calcaires.

     La responsabilité, c'est la capacité immédiate de répondre à la question. De donner une réponse qui porte vie. De donner une réponse qui transhume du monde au royaume. Instant magique, intuitif. Auteur de sa vie. Trois mois de marche pour contacter, enfin, cette fulgurante autorité. Le sourire grandit à chaque pas. Liberté, authenticité. La vie bouillonne. Il fallait être là, aujourd'hui. Alléluia !
     Dans un virage, deux militaires s'approchent. Surpris, ils me regardent. Puis me saluent et m'accompagnent jusqu'au poste, où je suis accueilli par des policiers syriens affables, souriants et amusés de voir le bâton, le sac à dos et tout l'attirail du marcheur.
     - Where do you go ?
     - Dammas, Amman !
     - Welcome to Syria !
     - Thank you, nice to be here !
André Weill, Le marchant de bonheur, éditions Le Mercure Dauphinois, 2008, p. 137-138.
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  • : Aimant la nature, la randonnée la philosophie et les récits de voyages, je vous livre ici des extraits, parfois commentés, de livres que j'ai aimés, en rapport, et si possible à l'intersection, de ces différents sujets.
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